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L'art poétique dans Romances sans paroles



INTRODUCTION

C’est par l’intermédiaire de l’expression artistique que les valeurs les plus hautes acquièrent une force capable d’émouvoir et une signification éternelle. L’art doit acquérir une beauté et non une perfection. C’est dans cette perspective que l’on devrait lire la poésie de Verlaine car son écriture est moins expression que création.
Ainsi, on peut dire que la poésie et l’art ne peuvent pas être des outils, leur beauté est en eux. Théophile Gautier affirme qu’ « il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien, tout ce qui est utile est laid.»1. Cette citation traduit la devise des parnassiens :"l’Art pour l’Art ". Verlaine avait plus ou moins rejoint l’esprit des parnassiens en participant au Parnasse Contemporain, mais ce recueil était, pour lui, plus un tremplin qu’autre chose.
L’écriture poétique rend compte d’un malaise, c’est une expression des conflits qui rongent l’homme de l’intérieur. C’est une expression du "Moi" le plus profond et le plus souffrant. Dans son recueil Romances sans paroles, Verlaine invente une nouvelle écriture, une écriture qui se veut proche du projet rimbaldien : « Je est un autre », tout en restant fidèle à sa propre esthétique.
Romances sans paroles est composé de quatre sections bien distinctes qu’on peut mettre en parallèle avec la vie de l’auteur.
« Les Ariettes oubliées », par leur titre, évoquent des petites mélodies telles qu’en écrivait Favart au XVIII siècle. Ces neufs pièces lyriques cherchent à traduire l’émotion par l’intermédiaire d’une peinture très nuancée de situations extérieures, atmosphères ou paysages. Elles ont été composées durant les quelques mois d’accalmie qui suivent le retour de Mathilde auprès de Verlaine en mars 1872. Mais le flou règne dés le départ dans l’œuvre où l’identité de l’être aimé évoqué dans ces poèmes reste si incertaine qu’on a pu voir dans un même poème tantôt l’un (Mathilde) tantôt l’autre (Rimbaud).
« Paysages belges » concentre l’écriture sur l’évocation de paysages. Cette partie est celle qui présente le plus la technique de la composition musicale et de la peinture impressionniste. Cette section reconstitue l’itinéraire du voyage de l’été 1872 qui conduit les deux poètes à travers la Belgique, jusqu’en Angleterre. « Simples fresques » et « Chevaux de bois » ont été écrits au mois d’août, lorsque Verlaine et Rimbaud passent à Bruxelles.
La troisième section « Birds in the night » est un seul long poème. Il se présente sous la forme d’un discours amoureux où la musicalité de l’écriture se confond avec l’expression lyrique sentimental. L’originalité de ce discours tient à sa constante ambiguïté. Cette section met en exergue la douleur causée par la relation avec la « froide sœur » et l’échec de cette vie conjugale.
La dernière section « Aquarelles » est à l’image de son titre. Le titre annonce l’évocation de paysages et de visions évoqués selon des tonalités nuancées et adoucies. Les titres anglais sont envahis par la figure obsédante de Mathilde. Verlaine est déchiré et écartelés entre le désir de la réconciliation et l’amertume de l’incompréhension.
L’art de Verlaine réside tout au fond de ses poèmes. En effet, les poèmes semblent être des textes "privés" en quelque sorte. Mais ce sont des poèmes plus habiles qu’il n’y paraît qui mettent en scène la tension à la recherche d’une voix. Donc dés le titre, Verlaine annonce que la « parole » est l’image clé thématisée au sein de l’œuvre.
Ces Romances sans paroles sont-elles donc proches du projet rimbaldien d’alchimie du verbe : dérèglement des sens, invention d’un langage universel permettant au" voyant " poète d’accéder à la maîtrise du monde par la magie des mots ?
« Au fond, Rimbaud a surtout contraint Verlaine à devenir lui-même. Les deux astres se sont quasi frôlés, provoquant l’un sur l’autre de puissantes marées. Puis ils se sont éloignés. Chef-d’œuvre impressionniste et rimbaldisant, avec une touche de surréalisme, ce recueil des Romances sans paroles constitue le sommet d’un art spécifiquement verlainien. »2.
C’est surtout dans les « Ariettes oubliées »et dans les « Paysages belges » que Verlaine se livre aux expériences de Rimbaud, comme si, après l’été 1872 l’influence de ce dernier s’estompait.
Verlaine a su inventer un langage nouveau, une poétique nouvelle libérée de toute contrainte et laissant libre cour à ses inventions poétiques pour aboutir a un chef-d’œuvre purement "verlainien". Il ne renonce pas à construire une image de soi, mais il dose savamment le "dit" et le "non dit" et là, sans doute, réside le charme du recueil.
Dans ce travail nous essayerons de voir comment le sujet lyrique est entre désir et refus de se dire. Ce projet comportera deux parties, dans une première partie, il sera question d’identifier l’écriture poétique de Verlaine à l’art pictural en étudiant l’importance du choix des verbes et des mots.
Dans une deuxième partie, c’est l’identification de l’œuvre à l’art musical qui nous importe, c’est à dire que Verlaine a construit une œuvre purement musicale, débarrassée de paroles étrangères à la musique. Il s’est plus intéressé à la musicalité et au rythme qui structure les poèmes qu’à la versification et ses contraintes.
A travers ces deux parties, nous verrons qu’outre l’emprunt au langage pictural ou musical, les poèmes rendent compte du paysage intérieur de l’auteur suggéré par les notations directes des sensations évanescentes et fugitives. C’est bien l’évocation de son "Moi" intime qui forme la trame de ses vers.

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1 Daniel Couty, Histoire de la littérature française, Larousse, In extenso, 2000, p.566.


2 Claude Cuénot, dans notes et commentaires de Romances sans paroles, Le livre de poche, p.173.

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